Lettre inédite

L'histoire présentée ici ne figure pas dans Till Victory, je la partage avec vous en tant que "petit bonus" pour les lecteurs de l'ouvrage, et comme avant-goût pour ceux qui souhaitent avoir une idée du type de contenu qu'ils pourront trouver dans le livre (photos et texte ne doivent être reproduits sans l'accord de l'auteur).

Major Nigel Harold Scott Hambro

220 Battery, 55th Anti-Tank Regiment, 49th (West Riding) Division


Nigel est né le 18 janvier 1915 dans une famille de banquiers d'origine danoise (fondatrice de Hambros Bank). Il a grandi à Milton Abbey dans le Dorset, qui était à l'époque l'ancienne maison familiale acquise par le banquier d'affaires Carl Joachim Hambro en 1852. Les traditions militaires sont profondément ancrées dans la famille : le neveu de Nigel par exemple, Sir Charles Jocelyn Hambro, sera à la tête du SOE (Special Operations Executive, l'organisation des services secrets britanniques chargée de l'espionnage, du sabotage et de la reconnaissance en Europe occupée pour appuyer la Résistance). Fils du lieutenant-colonel Harold Everard Hambro, officier de la Royal Artillery, Nigel s'enrôle également dans l'armée et gravit les échelons, de 2nd Lieutenant en avril 1938 à Major en septembre 1943.

Quand il débarque en France, le Major Nigel Hambro est un officier Britannique de 29 ans commandant une batterie antichar rattachée à la 49th (West Riding) Infantry Division. Embarqué à Gorleston dans le comté de Norfolk, il pose le pied en Normandie une semaine après le Jour J, le 13 juin 1944. Son premier engagement majeur a lieu à quelques kilomètres à l'est de Tilly-sur-Seulles, au cours de l'opération "Epsom", une des nombreuses tentatives du General Montgomery visant à capturer Caen. Les combats de son régiment à Fontenay-le-Pesnel et Rauray (opération "Martlet" du 25 au 27 juin) sont particulièrement violents, les Britanniques subissant les contre-attaques meurtrières de deux redoutables divisions blindées : la Panzer-Lehr et la 12. SS-Panzer Division "Hitlerjugend". Elles sont finalement repoussées avec des pertes plus importantes encore côté allemand. Bientôt, la propagande nazie surnommera la division "les ours massacreurs" en référence à son écusson d'épaule, un ours polaire (souvenir de son temps passé en Islande de 1940 à 1942).

photo patch 49th DivisionLe 4 juillet, quelques jours après ce premier combat de grande envergure, Nigel écrit à son père, un colonel retraité. Avec une réserve typiquement britannique, il ne dit rien de la bataille qui vient d'avoir lieu, bien que des 41 hommes inscrits au mémorial des morts du régiment, beaucoup ont été tués à Fontenay : "Merci pour ta lettre. J'ai reçu le café et bu la première tasse hier soir et diantre il était bon, surtout comparé à l'habituel thé au lait et au sucre mélangés en un seul bloc qui, pour être fait, ne nécessite que l'ajout d'eau chaude. C'est assez mauvais, et on en a très vite marre donc le café était un changement bienvenu, je peux te l'assurer. De plus, c'était la première nuit où tous les officiers de la batterie étaient ensemble depuis notre arrivée en France il y a plus de 3 semaines. En ce moment, je me sens très fatigué et j'ai besoin d'un bon repos pour quelques jours, mais je pense que je peux toujours attendre. Nous sommes tous pareil en ce moment, un peu de mauvaise humeur et irascibles, mais peut-être que si nous avons une belle journée, cela nous remontera le moral. Il pleut ici tous les jours pendant 3 ou 4 heures, de sorte que nos couvertures et nos vêtements sont tous humides et nous ne pouvons pas les faire sécher. Heureusement, j'ai pu installer mon QG dans une ferme où nous sommes depuis près d'une semaine. [...] Il n'y a rien de stupéfiant à signaler ici, [l'Allemand] n'utilise que ses mortiers en ce moment et nous lui répondons avec des canons de campagne. Lors de notre dernière poussée, nous avons trouvé quelques mines, les premières que nous avons rencontrées, et des cadavres piégés. Mes hommes sont devenus très prudents. En Angleterre, nous avons essayé de leur enseigner à gérer les booby-traps [pièges explosifs], et apparemment nos leçons ont été retenues. Je me suis rendu à l'une de mes nouvelles positions de tir l'autre jour et j'ai trouvé le garçon dans un fossé à 20 mètres de la position qu'on lui avait dit de prendre. Je lui ai demandé ce qu'il foutait et il m'a montré un bout de ficelle qu'il tirait. De l'autre côté, il y avait une botte. Apparemment, pas loin d'ici, il avait trouvé une nouvelle paire de bottes et il y avait attaché un long morceau de ficelle projeté à 20 mètres qu'il tirait comme il fallait, mais je pense qu'il était beaucoup trop prudent. En tout cas ça m'a fait plaisir de le voir ainsi, tant que mes gars agissent ainsi je n'en perdrai aucun par des booby traps."

A la mi-juillet, la 49th Division participe à la seconde bataille de l'Odon, visant à détourner un maximum de blindés ennemis de l'est de l'Orne, où se jouera bientôt un combat décisif pour la capture de Caen : l'opération Goodwood. La batterie de Nigel reste dans les environs de Rauray, puis est mise quelques jours au repos le 19 juillet à Carcagny (au sud-est de Bayeux). Deux jours plus tard, Nigel écrit depuis son véhicule de commandement : "Cela fait longtemps que je ne t'ai pas écrit, mais honnêtement, je n'ai pas eu de nouvelles à te donner depuis une dizaine de jours, nous n'avons pas beaucoup avancé. Notre division n'a rien fait de spectaculaire, mais elle a surtout fait du travail de terrain. J'ai moi-même été assez occupé, car nous avons été engagés assez lourdement, mais je me suis retiré pour un repos bien mérité le mardi de cette semaine, et j'ai eu deux belles journées... Il a commencé à pleuvoir et, diantre, je n'ai jamais vu de pluie comme ça de toute ma vie. Quoi qu'il en soit, nous marchons dans la boue jusqu'aux chevilles, mais la pluie s'est arrêtée, Dieu merci.

Il est 22h15. J'écris cette lettre dans mon bureau mobile, un camion de 15 livres, fumant un très bon cigare avec un verre de brandy à mes côtés.
[...] Nous recevons une bouteille par officier et par mois de whisky ou de gin et une bouteille de bière par semaine. Le brandy, nous l'obtenons uniquement des abris allemands et il faut être dans les deux premiers à y entrer pour en avoir. Il y a environ une semaine, nous avons eu la chance de capturer les quartiers d'un officier. Nous les avons pris par surprise, parce que lorsque l'un de mes subalternes, Robertson, qui est l'un des meilleurs officiers que je connaisse, est parti en exploration juste après que nous ayons atteint l'objectif, il est tombé sur cet abri avec le déjeuner servi et encore chaud, meublé, avec la radio qui jouait encore, mais les oiseaux s'étaient envolés. J'entrais en deuxième après lui environ 10 minutes plus tard, et c'était un spectacle merveilleux. Chaises Chippendale et une table avec des verres décorés, brandy, champagne et vin blanc sur un plateau. Il y avait des draps de lin accrochés au mur et des couverts en argent. Nous n'avons pris que le brandy et le bourgogne, que j'ai oublié de mentionner, et nous avons laissé le reste [...] mais c'était il y a longtemps et notre stock s'épuise, alors nous devrons bientôt nous précipiter dans un autre abri ennemi et en obtenir d'autres [...]. Je peux te dire que les abris des officiers sont très recherchés.

photo 49th DivisionL'Allemand est une personne horrible. Il n'enterre jamais ses morts, ni les nôtres d'ailleurs, il n'a jamais de plan d'assainissement, et à l'exception des officiers ils ont l'air de vivre comme des porcs. Les officiers ont l'air de survivre grâce au vol, et ils semblent d'ailleurs très bons en pillage. Nos conditions sont assez bonnes, nous mangeons des rations Compo (de la nourriture en boîte) et une fois par jour, nous découpons une barre de chocolat et partageons 7 cigarettes avec les hommes pour les aider à creuser leurs tranchées. Ils sont en pleine forme, bien que tous ont connu l'enfer. Il n'y a pas un homme dans ma batterie qui n'a pas perdu quelque chose à cause des mortiers Jerry.
[L'ennemi] a ce que les troupes appellent les "Sœurs sanglotantes" ou "Moaning Minnies". C'est ce lance-roquettes à 6 barils de 21 cm [Le "Nebelwerfer 42", à la portée de près de 8 kilomètres] que l'on entend venir de très loin, et c'est déconcertant. Comme l'un de mes sergents l'a dit, une fois que tu l'entends arriver, tu as le temps de fumer une cigarette avant d'entrer dans ta tranchée, mais ce n'est pas aussi lent que ça et son effet sur le sol est impressionnant. Tu dois avoir une protection au-dessus de ta tranchée, et elle doit aussi être bien profonde. Nous avons appris qu'il ne faut jamais creuser une tranchée près d'un arbre haut parce que si un obus touche l'arbre, tous les éclats descendent directement dans ton trou, et c'est pour ta pomme. 95% de mes pertes ont été causées par ces mortiers jusqu'à présent, mais [l'Allemand] utilise son armée de l'air un peu plus en ce moment, surtout la nuit, mais il ne fait que des raids sur les zones avancées. [...] Tous mes officiers et mes hommes sont en pleine forme, n'attendant que le prochain mouvement vers l'avant, qui ne viendra que trop vite, je pense. Mon décompte personnel d'Allemands n'est toujours que de deux, mais c'est deux de plus que certaines personnes. Et nous devons encore tirer sur notre premier char, bien que nous soyons en première ligne depuis plus de 5 semaines maintenant."

Quatre jours après cette lettre, la division quitte le XXX Corps pour le I Corps (1st Canadian Army), dont elle protège le flanc gauche lors de son avance vers Falaise. Les Alliés y enferment les débris de 28 divisions allemandes dans "la poche" entre Flers, Falaise, Chambois et Argentan. Bien que de nombreux Allemands parviennent à s'enfuir vers le nord, la Wehrmacht a perdu plus de 100 000 tués, blessés et prisonniers au 21 août, marquant la fin de la bataille de Normandie. Les yeux rivés vers Paris, capturant des milliers d'Allemands en chemin, la 49th Division britannique atteint la Seine fin août. Le 24, Nigel écrit : J'imagine que nous sommes encore dans des régions de France que tu connais bien, mais au rythme où vont les choses, tu auras bientôt à retourner voir ta carte pour nous suivre de l'autre côté de la Seine. Nous sommes sortis des zones infestées de moustiques, grâce à Dieu, de sorte que les nuits sont plus ou moins paisibles à nouveau, mais nous devons maintenant composer avec la pluie. [...] Encore une fois, nous n'avons rien fait d'exceptionnel la semaine dernière, [...] mais nous avons suivi l'avancée et connu des moments plus ou moins faciles. J'ai eu la chance d'être parmi les premiers à entrer dans une petite ville l'autre jour et d'éprouver moi-même le grand frisson, parce que c'est un frisson, d'être couvert de fleurs, de voir les femmes nous acclamer et les filles nous jeter des baisers à notre passage, on ressent une sacrée émotion (très forte en ce qui me concerne) puis on redescend sur terre brusquement quelques kilomètres plus loin quand un obus de mortier atterrit tout près de nous. Ma batterie a amassé une collection extraordinaire de fleurs cette nuit-là et certains ont reçu des bouteilles de vin."

photo havre La 49th Division attaquera ensuite Le Havre aux côtés de la très expérimentée 51th (Highland) Division (opération "Astonia"). Le 12 septembre 1944, la ville et son port sont libérés après seulement trois jours d'assaut, au prix de pertes légères. En revanche, les bombardements alliés, bien qu’ayant grandement facilité les opérations, ont détruit plus de 15 000 bâtiments et tué des milliers de civils (ci-contre, des tankistes britanniques regardent à la jumelle la Royal Air Force bombarder le port). Nigel écrit le 17 septembre : "Te résumer ces 10 derniers jours sera relativement rapide. Nous n'avons pas eu de difficulté majeure, à l'exception de 72 heures infernales, quand en un court instant, nous avons probablement gagné une de nos plus belles victoires en France jusqu'à présent. Nous avons infligé quelques 13 000 pertes pour moins de 400 tués et blessés chez les nôtres. Quand je parle de victoire, c'est par rapport au ratio de pertes. Notre général est à l'origine du merveilleux déroulement de l'ensemble, mais ça la BBC l'a déjà dit. Ma batterie n'a pas eu à servir en tant que telle, donc je me suis rendu volontaire avec 4 officiers et 80 hommes pour aider là où nous aurions besoin de nous. Eh bien, nous avons eu 3 jours très intéressants ! La plupart des hommes s'occupaient des réfugiés et des prisonniers, les seconds pour ma part, et ce fut parfois difficile à gérer car j'en avais tellement que je ne pouvais pas les garder correctement. A un moment, je me suis retrouvé avec seulement 10 hommes à escorter 37 officiers et 850 hommes sur la route vers leur cage à prisonniers. J'étais tout devant, j'avais deux hommes à l'arrière de la file, et les autres suivaient de chaque côté, mais il devait bien y avoir 300 prisonniers entre chaque paire de soldats britanniques. Les Allemands trainaient un peu la patte, alors j'ai demandé à un de leurs sous-officiers de leur redonner un peu d'entrain et il l'a très bien fait. Il y a eu plusieurs moments amusants. Une autre fois j'avais 7 officiers allemands dans ma Jeep avec pour seule escorte mon conducteur. Ca semble risqué mais ça ne l'est pas. Ces Allemands craignent les Français bien plus qu'ils ne nous craignent nous, et le jour suivant quand nous sommes allés enterrer des cadavres allemands, j'ai dit au prêtre allemand de leur cimetière "je reviens bientôt avec des corps et des gens pour creuser les tombes, vous feriez mieux d'attendre dans le cimetière", ce à quoi il me répondit "non, non, pas tout seul, les Français !". Je lui ai demandé "que voulez-vous dire ?", et sa réponse : "laissez un homme avec moi, s'il vous plaît", donc je lui ai laissé mon conducteur pour le protéger des Français, pas pour m'assurer qu'il ne s'enfuirait pas. A un autre moment l'un de mes sergents a dit à un groupe de Huns "suivez-moi, on prend cette route". Ils étaient au moins vingt, et ils ont répondu "Non, vous ne pouvez pas nous emmener seul". Il leur demanda "pourquoi pas ?", leur réponse : "seul, vous ne suffirez pas à nous protéger des Français". Voilà donc la Race Supérieure, quand elle est battue.

Après ces trois jours nous avons bougé dans ce petit village pour nous reposer et attendre nos ordres, qui pour l'instant ne sont pas arrivés, mais on les attend d'une minute à l'autre. Où nous irons, personne ne le sait, mais il y a beaucoup de paris pris, et un ou deux endroits sont les grands favoris du moment. La France est presque débarrassée du Boche, et quel futur l'attend ? J'ai peu d'espoir pour l'avenir du pays. Partout le pouvoir local semble être entre les mains des FFI, qui sont les plus gros durs à cuire que j'ai eu la chance de rencontrer. Quel parti va régner, je ne saurais le dire, mais j'ai bien peur que les jours à venir soient tumultueux à moins qu'un homme fort soit rapidement désigné. Mon opinion personnelle est que Koenig serait un bon candidat, mais je doute que De Gaulle le soit. J'espère me tromper.
[...] Si l'envie me prenait d'écrire un livre un jour, je pourrais en sortir un plutôt intéressant désormais, mais je ne m'en sens pas capable, donc je vais me contenter de lire ce que d'autres écriront sur cette guerre sur le point de s'achever. Si Dieu nous offre la météo et la chance, elle sera finie avant que tu aies le temps d'y penser".

La guerre est pourtant loin d'être terminée. La 49th Division rejoindra bientôt les Pays-Bas, où elle capturera Turnhout, Tilburg, Breda, Roosendaal (dans des combats sanglants), et enfin la célèbre ville d'Arnhem en avril 1945 (où les parachutistes anglais subiront de terribles pertes lors de l'échec de l'opération Market Garden en septembre 1944). Nigel intègrera enfin l'armée d'occupation, avant de rentrer chez lui dans le Somerset fin 1945. Il recevra la Territorial Decoration (T.D.) la même année. Après la guerre, il aura trois enfants avec son épouse Marjorie Caroline Innes, sera banquier et agriculteur, et décédera le 29 janvier 1987 à High Ham, Langport (Somerset).

Equipement originaux Nigel Normandie 1944

Ci-dessus, évocation de l'équipement porté par Nigel en Normandie : sur une veste Battledress en laine reposent un casque MkIII dit "tortue", une paire de jumelles, une lettre écrite par Nigel peu avant le débarquement, un sac de combat "Small Pack", un pansement d'urgence "Shell Dressing", un sifflet, une boîte à cigarettes, une boîte de bonbons de ration ainsi qu'un kit de décontamination de l'eau (collection de l'auteur).


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